« Dans la mode, l’appropriation culturelle renforce les stéréotypes, notamment raciaux »
La notion d’appropriation culturelle dans la mode a toujours été associée à une appropriation, une accaparation, des cultures asiatiques, africaines ou sud américaines par les stylistes occidentaux. Cependant, cette inspiration devrait moins être comprise comme une copie que comme un hommage à ces dernières. La notion d’appropriation culturelle porte en réalité sur une représentation stéréotypée des cultures non occidentales.

En 2015, Valentino lançait pour le printemps-été 2016 une collection inspirée par l’Afrique. « Primitive, tribale, spirituelle, mais royale », décrivait la griffe italienne sur son compte Twitter. Sur le podium, des mannequins majoritairement blancs portent des tresses collées et des imprimés d’inspiration tribale comme en témoigne le modèle sur l’image.
La cacophonie qu’a provoqué cette collection a alors amené la maison de haute couture italienne à se montrer « plus inclusive » pour la campagne publicitaire. Un photographe immortalise les pièces de vêtements dans un parc national kényan, faisant poser des Masai aux côtés des mannequins – dont une femme noire. « Si j’aime quelque chose qui ne fait pas partie de ma culture, mais que je l’aime, pourquoi ne puis-je pas l’utiliser ? Si je fais un défilé africain et que je n’utilise que des filles noires… C’est aussi quelque chose qui ne va pas », déclarait, en 2016, la styliste Maria Grazia Chiuri au magazine Time.

Dans son livreLa mode est politique, la journaliste Mélody Thomas met en exergue la simplification du continent africain que la directrice artistique de Valentino effectue en associant l’Afrique a un tout non hétéroclite et ne semble pas comprendre que 54 pays le compose, chacun avec des cultures, des croyances et une histoire qui lui sont propres. « On n’apprend pas non plus énormément de choses sur la culture des Masai, on ne sait d’ailleurs même pas si la tribu a reçu une compensation financière pour sa “participation” à la campagne publicitaire de l’une des maisons de mode italiennes les plus célèbres et les plus lucratives. »
Des précédents mémorables
L’essai de Mélody Thomas souligne que « l’appropriation culturelle » est une formule « souvent mal comprise ». Celle-ci rappelle cependant que les premières polémiques sur l’appropriation culturelle ne datent pas d’hier. En1994, déjà, un bustier noir et argenté, sur lequel était écrite une sourate du Coran, créait des remous lors d’un défilé de haute couture de Karl Lagerfeld.
La notion trouve ses racines dans l’histoire de la colonisation, qui ouvre un nouvel imaginaire au sein des pays occidentaux et enrichit financièrement et culturellement la mode occidentale, et en particulier européenne. « L’appropriation culturelle renforce même souvent les stéréotypes, notamment raciaux », souligne l’autrice, par ailleurs enseignante « fashion criticism » à la Parsons School Paris.
Un futur prometteur
Les lignes commencent à bouger. Maria Grazia Chiuri, passée chez Dior en 2016, a réalisé sa collection croisière 2019 en collaboration avec une anthropologue spécialiste du wax qui lui a présenté des talents du continent africain. Interrogée par l’édition américaine de Vogue, la styliste italienne expliquait que, « de nos jours, on ne peut plus travailler dans la mode dans le seul but de créer de beaux vêtements. Il faut réfléchir à ce que l’on fait et aux raisons qui nous motivent ». La preuve que les polémiques entourant l’appropriation culturelle ne sont pas un frein à la création, mais une manière de se montrer plus inventif, si l’on veut se montrer optimiste, et respectueux de l’histoire des autres.

Article écrit par Luchino Meshaka